Le petit monde

Expérience du petit monde de Milgram

États-Unis, 1967. Au cinéma sortent le Lauréat, le Livre de la jungle, Bonnie and Clyde… Les juke-box crachent Respect d’Aretha Franklin et Light my fire des Doors tandis qu’Elvis Presley épouse Priscilla et que se déroule le mythique festival de Monterey… En sport, les Philadelphia Sixers sont champions de la NBA mais c’est aussi la naissance de Michael Johnson… Et l’autre Johnson, président des États-Unis, fait face à plusieurs émeutes raciales, y compris l’historique insurrection de Detroit. En art, ce sont les Marilyn d’Andy Warhol qui s’affichent… Et au milieu de toute cette effervescence, l’expérience du petit monde de Milgram.

 

Stanley Milgram et son expérience

À 34 ans, Milgram n’est déjà plus un inconnu. L’expérience que ce psychologue social a publiée quatre ans plus tôt sur la soumission à l’autorité reste, malgré les réserves qu’on a pu lui adresser, l’une des plus célèbres études sur la psychologie humaine.

Pour mettre en lumière le phénomène de « petit monde », Milgram a procédé à une expérience.

Le principe consistait à confier une lettre à quelqu’un, à charge pour lui de la faire remettre à une personne déterminée, inconnue de lui, quelque part aux États-Unis (seules sont connues sa profession et sa ville de résidence), en faisant appel à ses amis ou à sa famille. Concrètement, la première personne à détenir la lettre l’envoie à l’une de ses connaissances, qu’il pense la plus proche du destinataire. Celle-ci l’expédie à son tour à la personne qui pourrait la transmettre avec un minimum d’intermédiaires et ainsi de suite.

La conclusion pouvait laisser perplexe  : chaque Américain serait relié à un autre par un maximum de cinq connaissances intermédiaires. Hélas, comme seules trois lettres étaient parvenues à leur destinataire, l’étude ne valait pas grand-chose ! Mais en 2002, D. J. Watts réitéra l’expérience avec des e-mails et ses conclusions furent identiques. Plus tard, Facebook a pu confirmer cette distance au niveau mondial (3,57 intermédiaires en moyenne en 2016). Mais des études sont encore en cours car une validation définitive est particulièrement délicate à établir !

 

Petites communautés

Dans une communauté, le nombres d’intermédiaires est beaucoup plus restreint.

Un jeu américain, nommé le « six degrees of Kevin Bacon », s’inspire directement du petit monde de Milgram mais parmi la communauté des comédiens.

Le but du jeu est de donner la distance entre un comédien et K. Bacon (acteur à la filmographie impressionnante) non pas en termes de connaissance mais de présence dans un film. Par exemple, Sean Penn a un degré de 1 (ils ont joué ensemble dans Mystic River). Emma Watson a un degré 2 car elle a tourné avec John Cleese (qui était Nick Quasi-sans-tête dans deux épisodes de Harry Potter), lequel a fait un caméo dans the Big Picture où Bacon tenait le premier rôle. Etc.

Des communautés plus petites forment ce que l’on appelle en théorie des graphes des cliques (chaque élément est relié à tous les autres de la clique).

Toutefois, la clique reste un concept mathématique, donc théorique. Dans la réalité, tous les membres d’une communauté ne se connaissent pas entre eux.

 

Réseaux sociaux

Si l’expérience de Milgram a quitté les milieux universitaires pour être aujourd’hui enseignée dès la classe de seconde, c’est parce que ses conclusions intéressent particulièrement les réseaux sociaux.

En effet, cette distance de six personnes, qu’elle soit vérifiée ou approximative, donne un repère important aux études qui sont menées actuellement. Il s’agit notamment de savoir comment s’articulent les liens de connaissances entre les individus. Les enjeux sont considérables puisque le modèle économique des médias sociaux repose dessus.

Certaines personnes sont particulièrement populaires et leur réseau est très étendu. Les distances entre des individus éloignés passent nécessairement par elles. On les qualifie d’influenceurs.

Sur les réseaux sociaux, ceux-ci restent dans leur sphère d’influence (mode, sport, jeux…) sans en sortir. Un expert en arts martiaux qui décide soudain à parler de jardinage ou de politique risque fort de voir partir ses abonnés !

Les internautes eux-mêmes ont le sentiment d’appartenir à une ou parfois plusieurs communautés entourées d’une sorte de frontière symbolique qui prend la forme de codes, de jargon…

Le bonding est le renforcement de liens sociaux existants au sein d’une même communauté, au contraire du bridging qui est l’établissement de nouveaux liens.

Ces phénomènes n’apparaissent pas dans l’expérience de Milgram.

 

Moins de diversité

Aujourd’hui les géants d’Internet gèrent des algorithmes puissants qui vous ciblent afin de vous envoyer ce qui pourrait correspondre à vos attentes. En fonction des vidéos musicales que vous visualisez sur YouTube il vous est proposé d’autres vidéos assez proches ; à partir de votre navigation Google vous envoie les publicités qui vous correspondent ; les propositions d’amis que Facebook vous suggèrent sont liées aux amis que vous avez déjà…

Ainsi, non seulement les individus ont tendance à rester dans leur communauté plutôt que s’aventurer ailleurs mais la technologie tend à le maintenir là où il est, ignorant les liens plus faibles qu’il peut entretenir.

Ce concept de lien faible est dû au sociologue américain Mark Granovetter. Là encore, nous faisons référence à une étude antérieure de plusieurs décennies aux réseaux sociaux, en l’occurrence 1973.

Selon Granovetter, un réseau comporte des liens forts entre membres d’une communauté et des liens faibles. Ces derniers sont des liaisons moins étroites qui caractérisent de simples connaissances. Pourtant ils jouent un rôle majeur dans la diffusion de l’information. Ils sont des ponts entre différents groupes.

Par exemple, la recherche d’emploi est beaucoup plus fructueuse lorsque les liens faibles sont mobilisés.

Pour certains, le risque de privilégier les liens forts se traduirait par un appauvrissement de la pensée critique. Mais c’est peut-être donner beaucoup d’importance aux algorithmes, qui ne font qu’accompagner un comportement tout à fait normal. Il n’a jamais été dans la nature humaine de s’abonner à un journal dont les opinions sont contraires aux siennes.