Techniques et concepts de l'entreprise, de la finance et de l'économie 
(et fondements mathématiques)

La spécialisation

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Théorie des avantages comparatifs

Pourquoi acheter à d’autres ce que l’on pourrait faire soi-même ? Pourquoi achetez-vous des salades alors que vous pourriez en semer dans votre jardin (ou sur votre balcon), les arroser tous les jours et les récolter le moment venu, tout ça presque gratuitement ? Parce qu’une salade ne coûte pas grand-chose au supermarché et que ça vous prendrait du temps et de l’espace de l’obtenir vous-même ?  D’accord, donc à moins que vous soyez jardinier et que vous trouviez cet exemple inapproprié, vous comprenez intuitivement une règle fondamentale de l’économie. Tâchons de dépasser cette intuition et développons le sujet.

L’échange et la spécialisation

L’échange entre individus, entreprises et nations pousse à la spécialisation. Même si l’échange est un troc. Pourquoi ?

Parce que chaque personne ou chaque entreprise a ses propres compétences. Chaque lieu aussi a ses qualités (agricoles, touristiques, minières…). Mais personne ne possède tous les atouts et quand bien même il les aurait, son intérêt serait tout de même de se spécialiser.

En effet, s’il est rationnel, un agent économique a intérêt à monnayer ce qui lui rapporte le plus. Total a intérêt à produire et à vendre de l’essence plutôt que des farces et attrapes car c’est son métier, même si cette société a les moyens financiers de devenir le leader mondial des farces et attrapes. Un chirurgien passionné d’archéologie a intérêt à exercer son activité professionnelle dans la chirurgie plutôt que dans l’archéologie s’il veut gagner le plus d’argent possible. Bref, dans le cadre d’un échange marchand, on a intérêt à se spécialiser dans ce que l’on peut le mieux monnayer. C’est ce qui est appelé le gain à l’échange.

La spécialisation présente en outre l’avantage d’une meilleure productivité. Là encore, c’est évident : si l’on est spécialisé dans l’utilisation d’un logiciel, on travaille plus vite avec celui-ci qu’avec un logiciel concurrent. Et plus on est productif, plus on peut gagner de l’argent. C’est un cercle vertueux (du moins en théorie).

La théorie du commerce international

Lorsqu’un pays produit un bien à un prix inférieur à un même bien produit par un autre pays, il possède un avantage absolu. Nous avons vu que ce pays avait intérêt à se spécialiser dans la production de ce bien.

Cette théorie était largement admise jusqu’à ce que David Ricardo (1772-1823) démontre qu’un pays devait se spécialiser là où il disposait d’un avantage comparatif.

Reprenons son raisonnement, exposé dans son ouvrage majeur, édité en 1817, Des principes de l’économie politique et de l’impôt (titre original : On the Principles of Political Economy and Taxation).

http://www.econlib.org/library/Ricardo/ricP2a.html#Ch.7,%20On%20Foreign%20Trade

Soit deux nations dans un système de libre-échange : l’Angleterre et le Portugal. Toutes deux produisent du vin et des draps.

Au Portugal, pour produire une certaine quantité de drap, 90 hommes sont nécessaires dans l’année. Pour produire une certaine quantité de vin, 80 hommes / année.

En Angleterre, pour produire les mêmes quantités dans le même temps, il faut respectivement 100 et 120 hommes.

Angleterre Portugal
Vin 120 80
Drap 100 90

Le Portugal jouit donc d’un avantage absolu. Pourtant, l’Angleterre n’est pas condamnée à ne rien exporter. Pourquoi ?

Déterminons pour chaque nation le rapport entre les coûts des deux productions pour une même période. Comme il s’agit de rapports, on peut raisonner en années, en jours ou en heures, cela n’a aucune importance.

En une heure, les Anglais produisent 1,2 fois plus d’unités de drap que d’unités de vin (soit 120 / 100). Au Portugal, ce même rapport est d’environ 0,9 fois (80 / 90).

Donc, sur une même durée, il vaut mieux que l’Angleterre produise du drap et le Portugal du vin.

Démontrons que, bien qu’ayant un avantage absolu, le Portugal a tout de même intérêt à commercer avec l’Angleterre.

Supposons qu’il n’existe pas de commerce anglo-portugais. Au Portugal, avec une unité de vin, on obtient 0,9 unité de drap.

Mais en commerçant avec l’Angleterre, le Portugal obtient 1,2 unités de drap ! Soit un bénéfice de 0,3 unité.

De même, en Angleterre, en échangeant une unité de drap, on n’aurait qu’environ 0,9 unité de vin (100 / 120) sans commerce international. Mais grâce à lui, il obtient 90 / 80 soit 1,125 unité de vin (de plus, le vin portugais a meilleure réputation que le vin anglais, mais c’est une autre histoire).

En revanche, si les rapports avaient été les mêmes, le commerce international n’aurait présenté aucun avantage. Par exemple avec les chiffres suivants…

Angleterre Portugal
Vin 300 150
Drap 200 100

Là, chaque nation a besoin de 1,5 fois plus d’hommes par an pour produire une unité de vin qu’une unité de drap.

La conclusion de Ricardo, c’est que deux pays ont intérêt à commercer ensemble s’ils présentent des avantages comparatifs.

On peut aussi énoncer le principe de Cairnes, qui est en quelque sorte la réciproque du théorème : une condition nécessaire et suffisante pour que deux pays commercent entre eux est qu’il existe une différence de coûts comparatifs entre deux marchandises.

C’est ainsi qu’un pays peut être amené à importer un produit plus cher que s’il ne le produisait lui-même ou à exporter un produit qui semblerait peu avantageux.

« On a ainsi pu voir l’Australie faire venir son bois des pays baltes, bien qu’ayant chez elle des forêts, pour pouvoir consacrer tous ses efforts à la production de l’or » (Économie politique, H. Guitton et G. Bramoullé, Dalloz 1984).

La théorie de Ricardo justifie la division internationale du travail.

Mais comme toute théorie économique elle a ses limites.

D’abord les hypothèses : les facteurs de production (humain et matériel) sont mobiles à l’intérieur d’un pays. Pour faire court : les drapiers portugais deviendront vignerons ! Ensuite, nous avons vu que plus on produit, plus la productivité augmente. Mais ce n’est pas toujours vérifié (loi des rendements décroissants).

Il est donc naturel que cette théorie, vieille de deux siècles, ait évolué. Samuelson a montré que chaque pays doit utiliser les facteurs de production qu’il a en abondance (main d’œuvre selon son niveau de qualification, terres, etc.) mais que s’il y a profusion de tous les facteurs dans un pays (exemple de la Chine), alors il ne peut y avoir d’intérêt réciproque à la spécialisation.

 

 

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